Pour quels besoins sociaux travaillons-nous ?

Rappel des faits : La croissance mondiale attendue pour l’année 2018 se situe entre 3,1 % et 3,9 % ; celle de la zone euro devrait atteindre 2,1 %. En France, elle serait de 1,9 %.
Pourquoi la croissance ne profite-t-elle pas à tous ? croissance capitalisme

C’est à se demander si le « retour de la croissance » est une bonne nouvelle. Non seulement on a du mal à en voir les effets sur l’emploi et le pouvoir d’achat, mais, en plus, ce « retour » est l’occasion d’un satisfecit obscène des élites politiques et autres réformateurs structurels vantant les bienfaits de l’austérité permanente, de la flexibilité et de la compétitivité.

Pourtant, la croissance est devenue depuis quelques années un mot vide de sens pour la majorité d’entre nous.

Elle ne représente plus rien de réel. Cet écart croissant entre l’indicateur de croissance du PIB et la réalité sociale et économique est la marque du néolibéralisme. Il est le résultat des dynamiques du capitalisme, qui cherche désespérément à maintenir la rentabilité du capital malgré l’épuisement des gains de productivité au tournant des années 1980.

Auparavant, la forte productivité du travail avait permis un fragile compromis institué entre travail et capital, permettant de matérialiser la croissance dans la progression des salaires, de la protection sociale et des profits. L’épuisement de ce compromis, dans les années 1980, a conduit le capitalisme dans une accélération mortifère pour maintenir coûte que coûte la rentabilité du capital. Cette accélération est portée non seulement par les grandes firmes globalisées, mais aussi par des technocraties nationales d’élus qui se développent sur la déliquescence des démocraties représentatives.

La suite, nous la connaissons tous. Chômage de masse et politique de flexibilisation de l’emploi ont permis une baisse importante de la part salariale. Le développement technologique des marchés financiers a complété le tableau en financiarisant les entreprises qui versent de plus en plus de dividendes au détriment des investissements productifs. Tout cela conduit logiquement à l’explosion des inégalités. Elles atteignent un niveau historiquement inédit, sapant les fondements mêmes de la démocratie.

Voilà pourquoi la croissance ne profite qu’au petit nombre : les hauts salaires, les actionnaires, les salariés des quelques start-up technologiques qui préparent l’ubérisation du travail. Ce capitalisme néolibéral est un capitalisme de rente technologique et d’inégalité.

Ainsi, la croissance économique ne veut plus rien dire pour la très grande majorité de la population, car la précarité et l’isolement ont recouvert toutes les significations économiques. Que devons-faire alors ?

On peut exiger une vaste révolution fiscale pour une redistribution des richesses, mais cette voie bute immédiatement sur la difficulté de sa mise en œuvre concrète, car elle laisse en l’état ce qui la rend impossible : la globalisation du capital financier et la compétitivité, générant évasion et concurrence fiscales à grande échelle.

On peut exiger aussi une autre répartition primaire du PIB entre travail et capital, en augmentant les salaires et en baissant la durée légale du travail. Cette voie est bien plus radicale pour réduire réellement les inégalités et mieux répartir les fruits de la croissance. Mais il faut penser plus loin.

La valeur à répartir (le PIB) est le résultat des rapports de force au sein du capitalisme, qui valorise les activités les plus prometteuses de profits au détriment des autres. Le PIB est donc la somme des gros salaires des traders, managers et financiers et des salaires de misère des salariés des Ehpad ou des revenus des autoentrepreneurs ubérisés.

Ne devons-nous pas penser à une autre manière de valoriser le travail en prenant en compte les conditions du travail, sa finalité et son impact écologique ? Il est alors évident que nous avons besoin d’une remise en question profonde de la propriété privée des moyens de production, mais aussi d’une vaste réflexion sur la finalité du travail : pour quels besoins sociaux travaillons-nous ?