Platon en parlait déjà …

Il est souvent dit à ceux qui veulent changer la société que s’ils avaient raison leurs idées seraient majoritaires et que les gens voteraient pour eux ! Et ou on peut légitimement en déduire que ces révolutionnaires seraient toujours dans le faux ou bien frappés d’incapacité chronique. Dans le deux cas cela renvoie irrémédiablement à leur impuissance supposée.
Outre que chacun peut se tromper il reste que cette idée contribue fortement au maintien de l’ordre social existant ou les révolutions ne verraient jamais le jour et il est intéressant d’aller y voir plus près ! philosophie penser les révolutions

Platon en son temps s’est confronté à cette réalité avec sa fameuse allégorie de « La caverne » ou il nous invite à le suivre et que nous allons prendre au sérieux pour avancer dans la réflexion.

Imaginons vraiment avec lui que nous soyions depuis toujours enchaînés sur des sièges, tournés vers le fond d’une caverne où se profilent des ombres. Entendons- nous bien : ce que nous voyons depuis notre naissance, ce sont ces ombres et rien d’autre, ni objets, ni notre corps, ni nos compagnons.

Ces ombres qui passent sont celles d’objets que portent, hors de la caverne, des hommes qui parlent et passent sur un sentier devant un feu. Ainsi prisonniers depuis notre naissance, quelle serait notre représentation du monde ? Nous formerions nos idées sur la base de cette expérience : nous n’aurions idée ni des objets, ni de la lumière, ni des ombres.

Pour nous, ces formes sombres seraient la réalité, et là où régnerait la clarté nous ne verrions nul être. Nous associerions chaque forme à chaque voix, et pourrions même concourir pour désigner un champion, celui qui reconnaîtrait le plus vite l’être à venir dès la perception d’une voix.

UN HOMME LIBRE? PREMIERS AVATARS
Imaginons à présent qu’un prisonnier soit détaché et tiré de cet état : tourné vers la clarté, il en serait ébloui et troublé, il ne reconnaîtrait plus rien, se débattrait contre cette violence qui ne conduit à nul être connu. Sans doute reconnaîtrait-il d’abord les ombres du dehors parce qu’il en a l’expérience, puis les reflets des objets dans l’eau, des sortes d’ombres colorées, puis les objets eux-mêmes ; puis pourrait-il voir les étoiles de la nuit; pour la première fois, des êtres clairs sur fond sombre ! Et enfin, le feu, le soleil.

Alors seulement cet ancien prisonnier pourra-t-il admettre que son expérience passée l’avait induit en erreur, que l’ombre est un non-être de lumière et que celle-ci est le principe du visible. Ayant compris la réalité, il comprend le pour-quoi de son ancienne illusion. Il sait qu’il est dans le vrai désormais, parce qu’il sait expliquer l’erreur de ceux qui sont restés dans la caverne.

LA DÉMOCRATIE CONDAMNE- T-ELLE A MORT LA RATIONALITÉ ?
Imaginons qu’il y retourne. Il sera désormais troublé par l’obscurité et, ayant en tête l’image du feu et des objets, il sera moins habile qu’avant pour reconnaître les ombres. Il sait que les autres se trompent, et pourquoi ils se trompent ; mais que se passera-t-il s’il le leur dit?

Il prétend en savoir plus, mais il perd au concours des ombres ; on le questionne sur ses prétentions : évoque-t-il les objets ? le feu? la lumière ? la formation des ombres?… Mais ces notions n’ont aucun sens pour les autres : la lumière, un être ? Mais c’est justement là que rien ne se passe ! Les ombres, des projections d’objets ? Mais ces formes sont les objets !…

Ainsi, quoi qu’il dise, il demeurera incompris parce que rien dans l’expérience commune des autres ne peut donner corps à ses propos. Par contre, ce que disent les autres a beau être illusoire, ces illusions sont confirmées par l’expérience pour la simple raison qu’elles en dérivent directement !

Platon ajoute que, s’il insiste, « ils le tueront », faisant allusion par là à la condamnation à mort du premier philosophe rationnel, Socrate, par les juges de la première démocratie en l’an 399 avant Jésus-Christ, à Athènes.

Cette allégorie établit un pont entre le problème de la connaissance et le problème de la politique. Quelle est la « caverne » de tout homme, de tout citoyen ? Nous ne percevons depuis toujours que des sensations d’objets singuliers, mouvants, tous différents ; des arbres et des chiens, par exemple, dont aucun n’est identique à un autre, mais que nous groupons sous les idées générales d’ « arbre » et de « chien », abstractions qui valent pour une multitude d’êtres singuliers.

POUR COMPRENDRE, IL FAUT DÉCOUVRIR…
Sans ces idées générales, je ne reconnaîtrais rien dans mon expérience. Or, dans l’expérience, je ne peux ni grimper sur l’ « arbre » en général, ni voir courir le « chien » en général. Je ne comprends donc mon expérience qu’à l’aide d’idées qui ne s’y trouvent pas et qui, cependant, recèlent sa vérité.

Allons plus loin : la « vérité » en général peut encore moins s’y rencontrer. Tout juste ai-je le sentiment de vérités singulières. Deux plus deux égale quatre, par exemple. Quand je dis que « deux plus deux égale quatre est vrai », je me réfère donc à une idée du vrai en général, encore plus abstraite que l’arbre ou le chien. Même constat pour l’idée de beauté, que j’applique à une fleur, un tableau ou un visage, mais que je ne peux tirer de mon expérience puisque le « beau » en général ne peut y être perçu !

Et si je dis qu’une loi est juste, je me réfère de même à une idée générale de la justice qui précède mon expérience. Beau, vrai, juste — cela me paraît positif, « bien » ; laid, faux, injuste — cela me paraît négatif, « mal ». Mais alors, si je ressens « bien » de dire « vrai » en disant « ceci est un chien », ou de dire « juste » en disant « la société doit être ainsi », il me faut admettre que pour m’orienter dans la connaissance, comme dans la politique, je dois d’abord atteindre l’idée du bien en général, et juger à partir d’elle tout ce que je rencontre dans la nature et dans la société.

Ainsi, nous sommes tous dans la caverne de l’expérience, la caverne des ombres. Mais pour comprendre ce que nous y voyons, nous devons en découvrir les principes théoriques, le feu, la lumière. Je dois donc philosopher pour agir bien, et prendre position à partir de principes abstraits. C’est pourquoi, ceux qui en restent à l’expérience brute et à la politique telle qu’elle est vécue ne me comprendront pas, n’ayant pas accompli la démarche qui donne sens à mes propos.

Mettre la raison en politique C’est ainsi que Platon, dans les conditions de son temps, effectuait une double découverte que nous énoncerions aujourd’hui ainsi : d’une part, dans une société, l’idéologie commune tend à éterniser l’expérience du fonctionnement de cette société-là; d’autre part, quiconque en réalise l’analyse et la critique théorique se condamne par là même au contre-courant.

D’où il découle que ceux qui découvrent les premiers la réalité d’une société seront nécessairement minoritaires, alors que quiconque flatte le vécu spontané qui éternise cette société sera plébiscité.

PLATON, CRITIQUE DU « MARKETING POLITIQUE »!
En introduisant le premier la raison en politique, Platon découvrait ainsi une contradiction entre rationalité et démocratie. Même si, comme nous le montrerons plus loin, il est possible de poser autrement cette question, qui ne voit que Platon a ainsi découvert un réel problème ?

Extrait du livre Penser les révolutions, seconde invitation à la philosophie marxiste de Jean Paul Jouary et Arnauld Spire ( Le livre en achat d’occasion ou numérique )

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